Les 4 Soeurs à la maison : semaine 4

QUATRE SŒURS À LA MAISON

Semaine 4 :  Love and peace, Suzanne et Thérèse ! 

 

- J’ai oublié mon cartable !

- Le bus t’attend. Cours vite le chercher.

La porte de ma chambre laisse filtrer un rai de lumière. J’ouvre péniblement un œil alors qu’une cavalcade retentit dans le couloir.
 

- Ça y est, soupire Luna de retour dans ma chambre. Je l’ai.

- Ouf ! Le bus va partir. Tu as passé ta carte ? chuchote Lisa.

- Ah oui, c’est vrai ! Il est où, l’appareil ? Sur le bureau de Laure ?

Un instant, je me persuade que je rêve : non, c’est impossible, mes deux petites sœurs ne sont pas en train de jouer dans ma chambre, à 7 h 45, en cette quatrième semaine de confinement.


- Oui, tu n’as qu’à passer la carte sous la lampe de bureau, c’est bien. Attention, le chauffeur va fermer les portes, annonce Lisa.

- C’est cool d’aller à l’école en bus, pour une fois ! lui répond Luna, ce qui confirme mes doutes.

- Je n’y crois pas ! Vous jouez VRAIMENT dans ma chambre pendant que je dors, je déclare d’une voix (très) tendue.

Je m’assois péniblement tout en allumant la lumière de mon chevet. Lisa et Luna sont assises au bout de mon lit, leurs cartables sur le dos. Qu’elles soient en mode « écolières qui partent travailler » ne me surprend pas car je sais qu’elles font un trajet virtuel jusqu’à l’école chaque matin. Mais que ma chambre devienne un passage obligatoire pour elles, j’ai beaucoup plus de mal à l’accepter !


- En fait, c’est juste que notre chambre, c’est l’école, et que Lou nous a interdit d’entrer dans la sienne, se justifie Lisa.

- Aujourd’hui, pour changer, on voulait aller en bus à l’école, ajoute Luna.

- Donc si j’ai bien compris, vous avez décidé que MON LIT était un bus. C’est ça ? Vous avez à votre disposition un canapé et deux fauteuils au salon, une grande baignoire dans la salle de bain, six chaises à la cuisine, un petit banc dans l’entrée mais vous, vous préférez choisir MON LIT ?

Ces deux derniers mots ont été prononcés avec force et vigueur. Mes petites sœurs sursautent.

 

- Oh Luna ! s’exclame Lisa en montrant du doigt ma porte. C’est notre arrêt ! Vite, on descend.

Lisa et Luna détalent en un temps record ! Je me dirige vers la cuisine en bougonnant. Lou y boit un jus de fruits et si j’en juge sa tenue (pull rayé et pantalon vert printemps), un beau soleil règne sur son humeur, contrairement à moi…


- C’est incroyable ! je lance en attrapant du lait et du granola fabrication maison (une tuerie...). Tu sais que Lisa et Luna ont transformé mon lit en bus scolaire ?

- Oui, elles sont trop, trop, drôles ! me répond-elle. Elles me font mourir de rire parfois.

- Tu plaisantes ? Ma chambre est devenue leur espace de jeu et toi tu...

- Sois cool, Laure. C’est une période difficile. Faisons tous preuve de bienveillance et de patience. Peace and love, ma sœur, paix et amour !

Et elle quitte la cuisine en chantonnant. J’ai juste le temps de lui crier : « C’est pour ça que tu leur as interdit l’accès à ta chambre ce matin ? C’est ton côté peace and love ? ». Ma phrase reste sans réponse.

Je hausse les épaules devant mon bol et je me concentre sur mon petit-déjeuner avant de retourner dans ma chambre. Ce matin, je dois ABSOLUMENT finir le contrôle de géo donné par mon redoutable prof M. Fabian. Même en confinement, il arrive à me donner des sueurs froides !

Tu as posté le devoir pour Fabian ? je demande à Ulysse, histoire de m’accorder une pause avant de travailler. 

Non en ce moment je gère la partie camping de mon immeuble.

J’envoie plein de smileys qui s’étonnent et Ulysse finit par me téléphoner.

 

- Ça ira plus vite si je t’explique tout de vive voix, déclare-t-il. Figure-toi que ma retraite en mode moine bouddhiste sur mon balcon a inspiré mes voisins ados. Celui de l’étage du dessus et celui d’en face dorment aussi sous la tente depuis deux nuits.
 

- Nan, sérieux ? je lui réponds, amusée.
 

- Pour de bon ! Du coup, le soir, à partir de 20 heures, on est les premiers à applaudir les soignants de France. Ensuite, on se parle de balcon à balcon. Hier soir, une fille de la 3e B qui vit au sixième étage nous a demandé des conseils pour installer sa tente. Là, je prépare une note avec des consignes toute simples que je vais glisser dans les boîtes à lettres à l’entrée de l’immeuble. Je ne peux pas tout faire, Laure... gérer le devoir de Fabian et conseiller les adeptes de la retraite spirituelle sur leur balcon.
 

- N’oublie pas de faire ton dessin du jour, Ulysse ! je lui rappelle. Moi, je te vois beaucoup plus en dessinateur qu’en moine !

Avant de raccrocher, mon Best Friend me promet de poster une caricature sur son compte Insta avant la fin de la journée, où il va rendre un bel hommage à notre prof préféré.

Cela me rappelle que je dois me replonger dans mon devoir de géo, continuité pédagogique oblige. Je passe au moins une heure à mon bureau, penchée sur mes feuilles. J’ai la paix côté
« école des deux petites L » puisque ce matin, c’est Lou qui gère leur travail scolaire.

À 10 heures, des bruits s’envolent de la chambre d’à côté. Plus les semaines passent, plus les récréations de mes sœurs sont longues et bruyantes ! Hier, elles ont même fait une récré sur le thème « Fabriquons de la pâte à cookies ». Lou et moi, on a été obligées de lancer une après-récré « Nettoyage de la cuisine et que ça saute ! ».


- Laure...

Je ne me retourne pas. Je sais déjà, à l’intonation de sa voix, que Luna veut me demander quelque chose.


- Laure. Tu sais que vraiment on regrette de t’avoir réveillée.

Si Lisa s’en mêle aussi, ça signifie qu’elles ont TOUTES LES DEUX quelque chose à me demander...

 

- Oui parce que, en plus, le banc de l’entrée fait mieux le bus que ton lit, insiste Luna. D’ailleurs, on va rentrer de l’école comme ça. En banc !


- Et plus jamais on ne te réveillera. Non, plus jamais de toute notre vie. Hein, Luna ?

Même si je reste penchée sur mon devoir, je sais que Luna hoche la tête très fort. (Elle fait toujours cela quand elle veut être persuasive.)


- OK, je lance en soupirant. C’est quoi, maintenant, votre problème ? S’il est scolaire, c’est au tour de Lou...


- Non. On a presque fini TOUS nos devoirs. On a eu une idée pour cet aprèm, m’explique Lisa.


- Cooool ! C’est important d’avoir des idées pour s’occuper pendant le confinement. Je suis fière de vous. Ciao ! Fermez la porte en sortant.

Je retourne à mon devoir en priant le dieu de l’histoire-géo de tout faire pour que la vue de mon dos donne à mes petites sœurs l’envie de faire demi-tour et de quitter ma chambre. Elles ne décollent pas.


- Tu veux la connaître, notre super idée ? insiste Luna.

- C’est vrai, elle est super mais sans toi, elle sera moins bien. LARGEMENT moins bien, même !

Il y a des fois où lutter est inutile. Ce sera ma pensée du jour.


- Allez, parlez-moi de votre « super idée qui sera moins bien si je n’y participe pas ».

 

- Tu sais que madame Martin a une sœur ? déclare Lisa.

Je hoche la tête en essayant d’avoir l’air hyper intéressée. Mme Martin est une des deux mamies de notre immeuble à qui on fait les courses depuis le début du confinement. Parfois, Lisa et Luna ouvrent la fenêtre du salon pour discuter avec elle.

 

- Oui, mais elle n’a pas une sœur comme nous. Sa sœur est très, très, vieille, précise Luna.


- La grande sœur de madame Martin a dix ans de plus qu’elle, ajoute Lisa. Elle doit avoir 112-113 ans et elle vit dans un népade. Tu sais ce que c’est ?


- On dit « E H P A D ». Ça veut dire Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes, je précise en regardant la définition de cet acronyme sur mon portable. Ce sont des maisons qui accueillent des personnes âgées qui ne peuvent plus vivre chez elles.


- Voilà ! Eh ben Thérèse, la sœur de madame Martin, elle est toute seule dans son népade, grimace Luna. Avec le confinement, personne ne peut aller la voir, alors, Suzanne, elle est triste. -
 

Arrête d’appeler madame Martin « Suzanne », c’est pas ta copine non plus ! Bon. On s’est dit avec Luna qu’on pourrait écrire à Thérèse et lui faire un beau dessin. Seulement on a besoin de toi parce que tu dessines trop, trop, bien.

 

- Et pourquoi toi, tu parles de « Thérèse » alors que moi, j’ai pas le droit de dire « Suzanne » ? lâche Luna, les poings sur les hanches.

Je souris en regardant mes deux petites sœurs. Elles sont peut-être ultracollantes, mais qu’est-ce qu’elles sont chouettes...

C’est pour cette raison qu’après avoir envoyé mon devoir à M. Fabian et avoir déjeuné, je les aide à mener à bien leur mission : « Et si on écrivait à Thérèse dans son népade ? ».

On s’installe à la table du salon. Lisa prépare une lettre tandis que Luna et moi, on se charge du dessin (c’est-à-dire que Luna ordonne et moi j’exécute).

 

- Laure, tu dessines la campagne avec des vaches, des fleurs et des moutons. Ah... Il faut que tu mettes des lapins aussi ! Comme ça, Thérèse va oublier qu’elle est en népade. Moi, je ferai le ciel et le soleil.

 

- Et moi, je lui dis dans la lettre qu’on va lui écrire toutes les semaines, précise Lisa. Si elle veut, elle peut me donner le nom de ses copains et ses copines pour que je leur écrive aussi. Mais pas plus de dix. J’ai du travail à l’école, quand même !

Vers 15 heures, Luna commence un deuxième dessin toute seule et Lisa prend une troisième feuille pour continuer sa lettre… Je m’éclipse doucement dans ma chambre.

Mon portable a vibré trois fois dans ma poche et je n’ai pas voulu lire mes messages devant les deux petites L. Le « mystère mystérieux du messager inconnu » ne les regarde pas. Car c’est bien de lui qu’il s’agit ! Suite à mon dernier message où je tentais de lui faire comprendre que je me souciais peu de lui (ou d’elle ?), j’ai eu une réponse toujours aussi étrange.

Tu as l’air passionnée par des tonnes de choses et un mystère t’indiffère ?

- Rien que le mot « indiffère » prouve que cet inconnu est très zarbi, a réagi Justine quand je lui ai communiqué cette nouvelle. Tu connais beaucoup de jeunes qui utilisent ce vocabulaire ? Bientôt, tu vas avoir droit à « Gente dame, conversons encore un peu » !
 

Ma Best Friend est partie dans un énorme délire ce jour-là. J’ai fini par répondre au messager inconnu :

J’aime les mystères seulement quand ils me mènent quelque part.

Je viens de recevoir une réponse, quatre jours après ! En fait, ce sont deux réponses…

Tkt, je suis toujours une direction précise. NSOE sont des points de repère familiaux.

Moi aussi j’adore les mystères mais personne ne le sait.

Je relis quinze fois ces deux messages énigmatiques avant de les transférer à Justine pour avoir son avis. Elle doit être vraiment occupée puisqu’elle ne me répond pas. Je finis des exercices d’anglais et un problème de maths avant de rejoindre les deux petites L qui ont achevé leur mission « Et si on écrivait à Thérèse dans son népade. Elles recopient soigneusement sur une grande enveloppe timbrée l’adresse de la sœur de Mme Martin dans son EHPAD de Bretagne et je promets de poster leur lettre et dessins dès ma prochaine sortie.

 

Justine se manifeste avant la fin de l’après-midi.

- Une journée de ouf ! se plaint-elle. C’était l’opération courses pour mamie et courses pour la maison aujourd’hui, figure-toi. C’est long et compliqué, surtout avec un frère qui, à dix-sept ans, confond les fèves et les petits pois, le chou-rave et le chou vert. J’ai dû lui faire une explication de texte de la « liste de courses » avant qu’il entre chez le marchand de fruits et légumes. Une fois rentrée, j’ai donné mon cours de stretch sur le balcon. Figure-toi que j’ai maintenant quatre personnes qui me suivent. Et mon voisin ado lourdingue est TOUJOURS là, il s’accroche ! Sinon, j’ai eu le temps de lire les messages que tu m’as fait suivre.

- Tu en penses quoi ?

- C’est top bizarroïde. J j’ai une théorie.


Ma Best Friend se tait, avant de murmurer d’un ton mystérieux :

- L’inconnu semble te connaître. Et si c’était un garçon qui t’espionnait à l’aide de jumelles depuis une fenêtre ? Il aurait observé que tu fais mille choses en une journée. Il dit que « Tu as l’air de », comme s’il le savait.

L’hypothèse de Justine me paraît peu crédible mais, après avoir papoté un long moment avec elle et raccroché, je me dirige vers la chambre de Lou. C’est de sa fenêtre qu’on voit le mieux la cour intérieure de notre immeuble et j’ai besoin de faire un point sur nos voisins.

Lou est d’une humeur toujours aussi sautillante ! Elle discute avec Aliénor sur Skype et Max occupe presque toute la conversation. Désormais le « chéri de sa laïïfe » écrit ses propres poèmes, et sa première œuvre a littéralement plongé ma sœur dans le bonheur total depuis ce matin.

Lou chaque jour loin de toi me bouleverse

C’est une partie de ma vie qui se renverse...

- Tu vois, il me livre des sentiments bruts, et ça me bouleverse, explique Lou à Aliénor après lui avoir déclamé les deux premiers vers de la strophe (qui en compte douze d’après ce que j’ai compris ! Ah, Max, ce Baudelaire moderne...). Bon, je te rappelle, Laure est là.


Elle se tourne vers moi, intriguée que je scrute la cour de l’immeuble où, depuis le début du confinement, il ne se passe RIEN. Je lui explique que le « mystère mystérieux du messager inconnu » se prolonge, avant de lui livrer la nouvelle théorie de Justine. Elle me rejoint pour observer à son tour les fenêtres qui nous font face.

- Tu crois que quelqu’un m’espionne en ce moment même ? je murmure. Mais, dans ce cas, comment aurait-il obtenu mon numéro de portable ?

On entend une cavalcade dans le couloir et la porte d’entrée claque. Le « maman chériiiiie » de Luna et « mon paaapounet » de Lisa sont retentissants !

Nos parents sont de retour de l’hôpital et comme tous les soirs, on va les fêter comme il se doit.

Mon mystérieux mystère attendra encore un peu...

 

À SUIVRE...

Sophie Rigal-Goulard

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