Les 4 Sœurs à la maison : semaine 8

QUATRE SŒURS À LA MAISON

Semaine 8 13704 : Alors, on sort ?

Le soleil a réussi à s’infiltrer à travers les volets ce matin. Sur ma couette se dessine une longue ligne dorée. Je la suis des yeux. Elle s’arrête au bout de mon lit. Ensuite, plus de trace de lumière. Pour moi, c’est un signe, la preuve que notre confinement va prendre fin. Si on imagine que la longue empreinte lumineuse représente les jours de notre confinement, alors on est...

 

- Laure ? Tu devrais te lever et jeter un œil dans le salon !

Lou qui passe sa tête dans ma chambre interrompt LE grand moment de pensée philosophique de ma journée.

 

- Qu’est-ce qu’il y a de si intéressant qui mérite de me faire sortir du liiiit ? je proteste en bâillant.

Des éclats de voix m’apportent une réponse immédiate. Visiblement, le salon est « habité » ! Je me lève en évitant soigneusement de me regarder dans le miroir puisque le matin, au saut du lit, ma chevelure semble avoir passé la nuit dans une essoreuse à salade... Je gagne le salon dans lequel Lisa et Luna font un véritable show. Elles crient à qui mieux mieux :

- L’école à la maison, c’est pluus la saison !

- On n’attendra paaas 2021 ! Il nous faut des cooopines et des cooopains !

- Les maîtresses nous manquent trooop, on veut les revoir bientôôôt !

Lou et moi, on contemple les deux petites L qui marchent de long en large, entre le canapé et la table de la salle à manger, tout en scandant leurs slogans. Lisa agite des feuilles A4 où quelques mots en majuscules ont été tracés. Luna, elle, brandit sa licorne chérie au bout de son poing en hurlant, ce qui nous détruit les tympans.

 

- Holà ! crie Lou en les arrêtant d’un geste. Mais c’est quoi, ce bazar ? On peut savoir ce qui vous prend ?

Lisa s’immobilise sur place et Luna qui la suivait, le nez en l’air, lui rentre dedans immanquablement.

 

- Si tu n’as pas compris, c’est que tu es miro, lui explique Lisa en rajustant ses lunettes qui ont glissé. On fait une manifestation.

- Oui, on est des gilets jaunes, insiste Luna, choquée qu’on ne l’ait pas deviné toutes seules.

Lou et moi, on pouffe en même temps parce qu’on vient de se rendre compte que nos deux petites sœurs portent toutes les deux un sweat fluo.


- Et on manifestera jusqu’à ce que le déconfinement soit to-tal ! ajoute Lisa.

- Ça veut dire quoi, « borc borc » ? je demande, intriguée, en désignant deux mots en majuscules sur une pancarte improvisée.

- Luna voulait écrire elle-même un slogan et elle a fait des fautes, se plaint Lisa. Du coup, les gens ne comprennent pas…

- L’écooole ici, c’est beurk beurk ! L’écooole en classe, c’est cœur cœur ! scande Luna pour montrer que « oui, moi aussi je sais trouver des phrases choc »

- Mais les gens c’est un peu nous, non ? déclare Lou, un sourire aux lèvres. On a très bien compris le sens de votre manifestation. Alors ne t’inquiète pas, Lisa.

- On est d’accord avec vous. Oui au déconfinement ! je lance en brandissant à mon tour Moumouss, la licorne chérie de Luna.

Les deux petites L sautillent joyeusement derrière moi tandis que je fais le tour du salon en tapant des pieds.

Finalement, notre marche s’achève dans la cuisine devant un bon petit-déjeuner !

 

Un peu plus tard, Lisa tente de nous convaincre qu’on devrait aller manifester dehors.


- Avec des masques, bien sûr, précise-t-elle.

J’arrive, fort habilement, à lui changer les idées en proposant plutôt une heure de courrier aux zépades, comme le dit si bien Luna. Mes petites sœurs écrivent désormais deux fois par semaine à deux EHPAD en France. Je les aide à ma façon en ajoutant à leurs lettres des dessins que je réalise et des caricatures que m’envoie par mail mon Best Friend adoré, Ulysse. Séduit par notre démarche, il s’est joint il y a quelques semaines au projet.

 

- Quand on pourra sortir, on continuera quand même à écrire à Thérèse et ses copines, hein ? suggère Luna qui tire la langue « pour ne pas dépasser » en achevant de colorier mon dessin

- Oui, évidemment, lui répond Lisa. Et on demandera à Ulysse de faire un dessin par jour. Ce serait beaucoup mieux.

- Ben voyons ! je glisse en riant. Et pourquoi pas deux, tant que vous y êtes ?

Les deux petites L hochent la tête sans saisir le côté ironique de ma remarque. J’écris un message à mon ami pour le prévenir :

On a adoré ton croquis des licornes dans les prés avec des mamies pour cavalières. Surtout Luna ! J’ai dû le lui scanner pour qu’elle accepte de le glisser dans l’enveloppe ! Lisa et Luna veulent recevoir des dessins de toi TOUS LES JOURS.

Il me répond dans la seconde :

C’est mon problème, j’ai du succès dans la vie avec mes dessins… juste avec mes dessins.

Mon Best Friend poste ensuite une série de smileys qui pleurent des torrents de larmes. Je comprends aussitôt que son idylle avec « la fille du 6ème étage » est finie (avant d’avoir commencé d’ailleurs !).

Ah… Tu as replié ta tente de moine bouddhiste alors ? Plus de discussions sur le balcon ?

Le déconfinement m’appelle. Je V faire entendre ma voix de la sagesse dehors.

Ce qui est bien avec Ulysse, c’est qu’il ne reste jamais longtemps abattu ! Je lui envoie des tonnes de bises en ajoutant combien il me tarde de le voir « en vrai ».


- Laure, tu pourrais un peu te concentrer sur ton travail au lieu de jouer avec ton portable, m’ordonne soudain Lisa d’un air sévère. C’est sérieux, le courrier, quand même !

- Oui, c’est vrai que je te trouve pas très écouteuse, ajoute Luna en fronçant les sourcils.

- Bon, les Glu sisters, je vous signale qu’aujourd’hui on est samedi et que je ne suis pas en cours. J’ai le droit de lever le nez de temps en temps !

Justement, on lève toutes le nez en même temps puisque Lou fait son apparition dans une tenue super printanière. Elle porte un pantalon camel et un tee-shirt vert forêt.

 

- Waouh… T’es trop trop belle ! s’exclame Luna. On dirait un arbre !

- Quel compliment, commente Lou en riant. J’ai toujours rêvé qu’on me compare à un platane !

- Tu as un rendez-vous devant ton écran ? je lui demande, curieuse.

- Non, je me prépare pour le déconfinement et je teste la tenue la plus adéquate pour fêter ce moment ! Ça vous dirait de m’accompagner pour faire un défilé ?

En un éclair, on glisse lettres et dessins dans les deux enveloppes déjà prêtes et on range les trousses et les croquis. Lisa, Luna et moi, on se rue vers notre penderie pour sélectionner des tenues et organiser le « défilé de la liberté retrouvée » (si possible), comme le précise Lisa. Mes deux petites sœurs abandonnent leurs sweats de gilets jaunes et adoptent toutes les deux un short marin et des tee-shirts d’un bleu... lagon.


- Nous, on rêve de revoir la mer et de marcher sur du sable ! explique Luna.

Moi j’ai opté pour un jean méga confort avec mon sweat fétiche arc-en-ciel sur lequel est inscrit : LE BONHEUR, C’EST ICI ET MAINTENANT. On fait une séance photos au top toutes ensemble. Et nos sourires montrent à quel point le déconfinement approche…

Vers 11 heures, on quitte nos tenues pour enfiler des justaucorps. Tous les samedis, depuis le début du confinement, sans aucune exception ou presque, Justine ma Best Friend nous propose un cours de fitness via les écrans. Luna continue obstinément à vouloir suivre le cours en tutu et, fidèle à elle-même, elle a posé son diadème de la Reine des Neiges sur sa tête pour être
« encore plus belle », explique-t-elle à Justine qui la félicite sur son look.


- Bon, les filles, j’espère que c’est mon dernier cours du confinement, commente ensuite ma Best Friend. Je compte continuer ce rituel parce que j’aime bien vous retrouver, les filles Juin. Mais je préférerais vous donner un cours en direct !

- En respectant les gestes barrière, précise Lisa, qui répète cette phrase à toutes les sauces depuis deux mois.

On acquiesce avant de se lancer dans un cours de fitness endiablé.

Quelques minutes avant la fin, Yan, le grand frère de Justine, confiné à nouveau chez sa mère et sa sœur, fait son apparition dans son dos. Il s’est déguisé en danseuse et il singe les gestes de Justine l’un après l’autre en faisant plein de grimaces. On se met toutes à rire et Luna pointe du doigt l’écran en criant :

- Justiiiine, regaaarde !

Celle-ci se retourne et pousse un cri de bête enragée en réalisant que Yan a fouillé ses affaires puisqu’il a trouvé et enfilé un de ses collants préférés... jusqu’aux genoux. Au-delà, son bassin et ses hanches ne sont visiblement pas d’accord !

- Je vous laisse faire vos étirements seules, les filles, déclare Justine d’un air déterminé face à l’écran. Je vais chercher une armurerie ouverte dans le quartier pour m’occuper de Yan…

Évidemment, Luna cherche à savoir ce qu’est une armurerie et Lisa lui explique que Justine veut « juste acheter une arme ».


- Mais elle va être embêtée, là, s’étonne Luna. Les magasins sont fermés à cause du confinement.

- Oui, c’est sûr. Elle est obligée d’attendre leur réouverture, lui précise Lisa.

Lou et moi, on sourit tout en éclairant Luna :

- Non, Justine plaisante, elle ne va pas acheter une arme EN VRAI.

-- C’est comme quand je menace en hurlant de vous étrangler parce que vous faites trop de bruit ! déclare Lou tandis qu’on se change. Je ne le fais jamais !

Luna semble rassurée sur le sort de Yan qu’elle a trouvé « très beau en danseuse ».

Je rejoins ma chambre, bien décidée à réorganiser mon sac de cours... Si ma reprise post-confinement approche, j’ai du rangement et du classement à faire. Comme par hasard, le premier classeur sur lequel je tombe est celui d’histoire-géo.

Et qui dit histoire-géo dit prof.

Et qui dit prof dit Fabian.

Et qui dit Fabian dit « mystérieux messager ». Comme si mes pensées étaient partagées à distance, Justine me téléphone ! Je sais d’avance de qui elle va forcément me reparler...

 

- Coucou, Laure ! Alors ? C’était bien, tout à l’hore ?

- Supor, supor ! je lui réponds tout en continuant de ranger mon bureau.

- Des news du fils de ton prof ?

J’en étais sûre ! Ça fait une semaine que Justine insiste lourdement…

Pourtant, j’ai décidé de couper complètement les ponts avec mon « messager ». Depuis que Justine a trouvé qu’il était sûrement le Paul Fabian de la 4ème D, je ne veux plus échanger un mot avec lui. J’ai trop honte ; j’ai quand même réussi à lui glisser que son père était le pire prof de ma life...

 

- Allez, déstresse, Laure. Ce garçon doit forcément savoir que son père n’est pas le prof le plus aimé de la planète. Être fils de prof dans un collège, c’est jamais drôle !

Justine veut ensuite me rassurer en m’expliquant que lors du déconfinement, il me suffira d’aller parler à ce Paul pour effacer toute gêne entre nous.


- Laisse-moi ricaner, Justine. Je te signale que je ne suis pas la seule à être muette. Après ma gaffe, ce garçon ne m’a plus envoyé un seul message. Il est hors de question que j’aille discuter avec lui quand on reviendra au collège. De toute façon, je n’irai plus jamais au cours de Fabian. J’aurais bien trop honte… parce que je suis sûre que ce Paul a dû montrer mon message à son père ! Je vais sécher l’histoire-géo à tout jamais. Voilà, ma décision est prise.

Justine éclate de rire et on passe à un autre sujet, celui qui nous préoccupe vraiment : tout ce que nous aimerions faire après le déconfinement... La liste est interminable !

En raccrochant, j’entends mes parents rentrer dans l’appartement et les cris de joie qui résonnent dans la cuisine me font sortir de ma chambre.

 

- J’ai juste rapporté des œufs, se justifie notre père à qui je demande ce qui a déclenché le bonheur de Lisa et Luna.

- Il nous en manquait pour faire des cookies tellement bons qu’on peut plus s’arrêter de les manger ! lance Luna.

- Oui mais cette fois, pensez à mettre toutes les pépites de chocolat dans votre pâte, proteste notre père.

Je ris encore en quittant la cuisine. La dernière fois que les deux petites L ont fait des cookies, elles avaient englouti TOUTES les pépites et il en restait à peine UNE par gâteau ! Notre père, qui est un incorrigible gourmand, avait été très frustré…

En récupérant mon téléphone dans ma chambre, j’ai un vrai coup au cœur. Tiens, mon « mystérieux inconnu » vient de m’envoyer un message après six jours de silence.

Il faut parfois prendre son courage à 2 mains. Toi tu affrontes Fabian... Moi je V oser me montrer.

Je relis douze fois ces mots pour être sûre de ne pas me tromper.

 

- OK, Laure. Ce garçon est-il le fils de ton prof ? Il a l’air de s’en moquer !

Je suis en train de me parler en me regardant dans le miroir (?). Il est temps de me déconfiner, c’est clair !

Mon portable qui vibre à nouveau me fait sursauter.

Dans le rayon d’un kilomètre autour de chez moi, il y a le 8 rue du Moulin-Vert.

Il connaît MON ADRESSE ! Abasourdie, je fixe mon écran, bêtement, comme si ce garçon allait en sortir par magie.

C’est son troisième et dernier message qui s’affiche.

Déconfinement au bout de la route, Laure... Et moi, en bas de chez toi.

Gloups ! J’avale quatre fois d’affilée ma salive. Et en mode robot, je me dirige vers la seule fenêtre qui a une vue sur la rue. Celle de la cuisine...

Malheureusement, toute la famille Juin s’est donné rendez-vous dans cette pièce ! Lisa et Luna confectionnent leur pâte, surveillées de près par notre père. Lou prépare un smoothie et notre mère sort la plaque à cookies du four.

J’essaie de rester la plus naturelle possible pour aller à la fenêtre sans éveiller les soupçons. C’est la première chose que remarquent mes sœurs...

 

- Qu’est-ce que tu regardes, Laure ? me demande Lisa.

- Tu attends quelqu’un ou quoi ? ajoute Luna.

- Le Prince Charmant du déconfinement ? propose Lou, un sourire aux lèvres.

- Je regarde la rue dans laquelle la vie va enfin reprendre, je murmure sans me retourner.

En bas, quatre étages en dessous, apparaît très nettement une silhouette. Elle s’arrête.

Il s’écoule une demi-seconde et mon mystérieux inconnu lève la tête vers moi... Il enlève son masque et me sourit.

Je souris à mon tour avant de lui faire un signe.

 

FIN

Sophie Rigal-Goulard

 

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