Les 4 Soeurs à la maison : semaine 2

Le  confinement continue pour les 4 soeurs de la famille Juin ! Découvrez la suite des aventures de Luna, Laure, Lisa et Lou...

QUATRE SŒURS À LA MAISON

Semaine 2 : On fait tous des trucs bizarres ! 

- Les cinquièmes B, voulez-vous cesser de discuter et vous mettre immédiatement au travail !

Ulysse me pousse du coude tandis que M. Fabian, notre prof d’histoire-géo, continue sa distribution.

- Cooool… Il a l’air top, ce contrôle, me chuchote mon Best Friend en désignant les feuilles posées devant nous sur nos tables.

- Ouiiii, je lui réponds avec un grand sourire. J’adore les cartes à remplir en plus, ça tombe bien !

Dans la classe, les murmures cessent peu à peu et chacun se penche sur sa copie. Je soupire de bonheur en regardant notre prof qui s’assoit à son bureau pour surveiller notre travail. J’aime ces moments d’intense concentration collective. D’ailleurs j’ai envie de le dire à haute voix, alors je lève le doigt. Et c’est à cet instant que je me réveille…

Ou plutôt c’est à cet instant que Lisa me réveille !

- Ça fait trois fois que tu cries « J’ADOOORE L’HISTOIRE-GÉOOOO ! », me dit-elle d’un air inquiet.

Hébétée, je me redresse dans mon lit en jetant un œil ensommeillé à mon réveil. Il est plus de 8 heures. On est mardi. Normalement (c’est-à-dire hors période de confinement), je suis déjà au collège avec ma 5e B et je subis le cours de M. Fabian, le prof d’histoire-géo le plus sévère de mon collège (et même de France, on peut le dire).

- J’étais en train de rêver de mon prof d’histoire-géo, j’explique à Lisa en me levant. Il nous distribuait nos feuilles de contrôle et je souriais, comme Ulysse d’ailleurs. Lui qui a envie de pleurer à chaque fois qu’on est avec Fabian… c’était surréaliste !

- On fait tous des trucs un peu bizarres en ce moment, déclare ma petite sœur avec un sourire compréhensif.

Je hoche la tête, avant de froncer les sourcils. Lisa a ses chaussons aux pieds mais elle a enfilé son blouson et son sac d’école est posé à côté de mon lit.

- Mais qu’est-ce que tu fabriques ? je lui demande, interloquée. Le confinement a été levé pendant la nuit ?

Lisa n’a pas le temps de me répondre que Luna passe déjà une tête dans ma chambre. Elle aussi est en chaussons-blouson chaud et elle porte son petit cartable sur les épaules.

-Lisa, tu viens ? On va être en retard ! prévient-elle.

- J’arrive ! lui répond cette dernière en ramassant son sac. Sur la route j’ai dû m’arrêter parce que Laure faisait un cauchemar et…

La voix de Lisa se perd dans le couloir. Les sourcils toujours aussi froncés, j’avance prudemment vers la cuisine. Lou y prend son petit-déjeuner. Elle est en pyjama, comme moi.

- Salut ! Euh… tu as vu les tenues de Lisa et Luna ? je lui demande.

- T’inquiète. Elles vont à l’école sans y aller. C’est leur petit rituel depuis hier, m’explique ma sœur avec une moue complice.

Les deux petites L, toujours aussi habillées, franchissent le seuil de la porte et nous saluent d’un geste de la main tout en marchant autour de la table de la cuisine.

- Bonjour madame Zimbrec, bonne journée, lance Luna avec un grand sourire.

Lou les gratifie d’un « Bonne journée mesdemoiselles ! », comme si tout était normal.

Je commence à penser que le confinement fait des ravages chez les Juin. Mais à la fin du petit-déjeuner, je suis rassurée. Mes sœurs ont juste une imagination sans bornes. Comme elles en ont assez d’être coincées à la maison sans pouvoir VRAIMENT aller à l’école, chaque matin elles ont décidé qu’elles accompliraient tout de même leur trajet quotidien. Elles marchent un quart d’heure dans l’appartement, de pièces en pièces, en faisant semblant de rencontrer sur leur route les commerçants habituels… Et elles discutent, comme si de rien n’était, avant de s’asseoir à leurs bureaux pour la télé-école.

Je téléphone à Justine avant de me mettre à mon travail scolaire pour lui raconter le nouveau rituel de mes petites sœurs.

- Avec ce confinement, on fait pas mal de trucs zarbi, commente-t-elle en riant.

- Oui ! Un peu comme toi avec ton enquête, l’autre jour, j’ajoute. Ta voisine qui était soi-disant « séquestrée » chez elle…

Je pouffe en repensant à tout ce qu’a imaginé Justine à partir d’une simple observation de sa fenêtre. Dans l’appartement en face de chez elle, sa voisine a accueilli son fils pour la durée du confinement. Et comme ce dernier est coach sportif, en quelques jours il s’est aménagé une vraie salle de sport dans une chambre de l’appartement avec des barres de traction, des poulies, des sangles, des appareils étranges, quand on les voit de loin…

- Je n’arrêtais pas de l’observer de ma fenêtre. Je l’ai vu pousser des meubles, accrocher des barres et surtout déambuler d’une pièce à l’autre, se justifie Justine en riant à son tour. Comme je ne savais pas que ma voisine avait un fils de cet âge, j’ai cru que quelqu’un installait de quoi la maintenir prisonnière chez elle. Ma voisine séquestrée… Mon frère a ri des heures quand il a appris mon délire !

- Au fait, ça se passe mieux entre toi et Yan ? je lui demande.

- Oui. Mes idées avancent petit à petit. Je pense que je vais le défenestrer avant la fin de la semaine ‒ ou menacer de lui inoculer le covid pour qu’il me fiche la paix au moins quatorze jours.

Quand je raccroche, j’ai tellement ri que je suis de bonne humeur pour le reste de la journée, prête à affronter mon programme de cours et de devoirs à poster.

Lou l’est un peu moins, visiblement…

Je n’ai pas le temps de finir une ligne de calculs qu’elle entre dans ma chambre avec une petite mine (sans frapper à ma porte, évidemment. PERSONNE ne s’annonce jamais à MA chambre qui est juste un hall de gare pour mes sœurs). Elle a eu le temps de se changer puisqu’elle porte un jean et un pull noirs. Moi, mon kif, c’est de traîner en pyjama un bon moment !

- Bon, je pense que le confinement marque la fin de ma belle love story, murmure-t-elle.

Ma sœur aînée est in love depuis plus de deux ans. Mais avec Maxime, le « chéri of sa laîîfe », il y a des hauts et des bas : des disputes sanglantes (comme dit Lisa) et des réconciliations passionnées (« avec bisous sur la bouche, trop beurk », comme dit Luna). Si j’en crois la tête de Lou, elle est entrée en phase… critique.

- Pourtant, ce confinement qui nous sépare physiquement avait bien commencé. La semaine dernière, Max a décidé de me poster chaque jour un poème ou une maxime, en plus de notre Skype quotidien. Une façon de rester lié.e.s aussi spirituellement, tu comprends…

Je hoche la tête en essayant de trouver le dénominateur commun de la fonction de mon exercice de maths numéro 1. J’avoue que les liens spirituels de ma sœur sont parfois aussi obscurs que mes équations !

- Et là, tu vois, c’est la deuxième semaine de confinement, continue Lou. Il est 10 h 07 et je n’ai RIEN reçu.

- C’est-à-dire ? je m’étonne, histoire de relancer la conversation ‒ qui est de moins en moins audible car les deux petites L font la récré dans leur chambre.

- Ben, pas un seul extrait de poésie, tu imagines ! Pas la moindre rime… Hier à 8 h 52 Max m’avait déjà envoyé des vers de Musset, extraits du sonnet Se voir le plus possible.

Lou se met à lire :

« Se voir le plus possible et s'aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment. »

- Il a choisi un drôle de titre, hier, Maxou, je déclare. Se voir le plus possible, avec le confinement, c’est chelou…

- Là n’est pas la question ! Aujourd’hui, je me sens vide sans ses mots.

J’ai envie de sourire malgré moi. Max est simplement en retard et Lou en rajoute des tonnes ! Mais comme le dit Lisa, on fait tous des trucs un peu bizarres en ce moment. J’essaie de persuader Lou que la fin de sa belle love story n’est pas pour demain. Elle soupire en fixant son écran muet, avant de se lever d’un bond. Son portable vient de vibrer.

- Ah, ça y est ! Il pense toujours à moi ! s’écrie-t-elle avec un grand sourire. Oh c’est beau… Victor Hugo cette fois.
« Aimons toujours ! Aimons encore ! Quand l’amour s’en va l’espoir fuit, L’amour c’est le cri de l’aurore, l’amour… »

Regonflée à bloc, Lou gagne sa chambre. En ces jours difficiles, les mots que l’on reçoit des autres nous font le plus grand bien.

Bon… TOUS les mots ne nous font pas le plus grand bien ; c’est ce que je me dis en sortant de la salle de bains où je me suis enfin habillée. Je doute que « grosse andouille » et « face de rat bien moche qui pue » (entendus en live dans la chambre de Lisa et Luna) apportent un quelconque réconfort à quelqu’un ! La récréation de mes sœurs dégénère. J’entre dans leur chambre en tapant des mains, comme le faisait ma maîtresse en primaire pour qu’on se range dans la cour.

- Oh ! Là ! On se calme ! La récré est finie !

Je me penche sur les travaux de mes petites sœurs à leur bureau et je corrige ce qu’elles ont fait. C’est difficile de jouer la maîtresse, mais je n’ai pas le choix. Un matin sur deux, c’est moi qui gère leur travail scolaire. Papa et maman essaient de s’en occuper quand ils ont le temps, mais c’est compliqué quand on travaille dur à l’hôpital comme eux. Alors on fait toutes des efforts pour les aider le plus possible (et le mieux possible).

- Luna, tu finis la page 21 de ton fichier de maths, steup ! Et toi, Lisa, tu dois réviser la leçon « Louis XIV Roi Soleil à Versailles ». C’est cool, Versailles.

- Ouais. Sauf qu’on devait aller visiter le château avec le maître et là… bougonne Lisa en faisant sa tête des mauvais jours.

- Oui… là… ben… on peut même pas aller au square ! Et moi je veux voir Loucaaaa et Tooom et Kariiiim !

Mes deux petites sœurs se mettent à pleurer. Je sens que la fin de matinée va être difficile. Je me regarde dans le miroir de la chambre et je me souris pour m’encourager.

- Bon, j’ai une idée, je déclare en m’asseyant au bureau de Lisa. On laisse tomber les devoirs pour le moment. On les reprendra cet après-midi. En attendant, on va faire quelque chose de très important.

Les deux petites L essuient leurs joues, intriguées. Je laisse passer trois secondes de suspense (j’aime bien le suspense) avant de leur annoncer… un atelier dessin.

- On va dessiner ce qu’on rêve de vivre une fois que le confinement sera fini. OK ? Ensuite, Lou devinera sur nos dessins ce qu’on a voulu montrer.

L’enthousiasme est immédiat. Juste après le déjeuner, on s’installe toutes les trois à la table de la cuisine avec nos feutres, nos crayons de couleurs, nos marqueurs, et on passe plus d’une heure à dessiner. J’avoue que ça me fait autant plaisir que mes sœurs ! 

Quand arrive le moment de découvrir et de comprendre nos dessins, Lou (qui s’est à nouveau changée et porte une tenue super fleurie) prend son rôle au sérieux.

- Bon, Laure, c’est clair. Toi, tu rêves de retourner au collège pour discuter dans la cour avec tes cops adorés. Mais dis-moi, qui est ce Beau Gosse dans ce coin avec un cœur sur le tee-shirt ?

Lou désigne Colin sur mon dessin façon manga. Je l’ai illustré en mode discret mais rien n’échappe à Lou Œil de Lynx… Il est THE canon de la mort qui tue de la 3e C. Je rougis un peu avant d’éclater de rire.

- On va dire que le Beau Gosse est un projet post-confinement !

- Lisa, à toi, continue Lou. Tu as l’intention de publier ton livre sur les fourmis dès que tu pourras ressortir de la maison. Et toi, Luna, tu feras un voyage en licorne dans le ciel étoilé en survolant d’abord ton école. J’ai raison ?

Ravies, mes deux petites sœurs hochent sérieusement la tête. Luna précise que son voyage en licorne se fera avec « Louca, Tom et Karim, mais qu’elle n’avait plus de place pour les dessiner sur sa feuille ». On accroche les œuvres sur nos fenêtres pour « mettre un peu de couleurs dans nos vies et dans le quartier », comme dit Lou.

- C’est pour ça aussi que tu portes une robe toute fleurie ? je lui demande.

- C’est le mood du moment, Laure, me précise ma sœur. En confinement, j’ai décidé d’adapter mon look à mon humeur : noir désespoir ce matin, fleurs bonheur cet aprèm ! Je ne sais pas comment je serai habillée ce soir. Affaire à suivre…

Moi, je reste en mode fleurs-bonheur-bonne humeur pour la journée puisque j’arrive à finir mes devoirs plus tôt que prévu : yes ! Je m’accorde deux épisodes de ma série préférée en solo au salon !

Quand nos parents rentrent de l’hôpital, ils sont tous les deux épuisés. On passe un bon moment toutes les quatre à leur raconter notre journée et à essayer de leur communiquer notre énergie.

Et bien sûr, à 20 heures, lorsque toutes les fenêtres de notre immeuble s’ouvrent en même temps et que tous les habitants du quartier se mettent à applaudir et à crier « bravo » pour le personnel soignant de France et tous les aidants, mes sœurs et moi, on hurle encore plus que les autres.

On est trop fières de nos parents !

En me couchant, plus tard, j’obéis à mon rituel préféré : j’envoie des tonnes de bisous à mes deux Best Friends comme tous les soirs du confinement.

Je pense sérieusement à faire un truc de ouf sur mon balcon, me prévient Ulysse, en mode moine tibétain. Je t’en dirai plus.

Je viens d’avoir une ID tellement intelligente que je me demande comment j’arrive encore à marcher avec un cerveau si rempli, me poste Justine à son tour.

Je m’apprête à éteindre mon téléphone pour la nuit lorsqu’un petit bruit familier retentit. Je découvre le message que je viens de recevoir.

Confinement = G enfin le courage de t’écrire.

Si tu me réponds OK je peux continuer.

Je ne connais pas le numéro associé au message.

Je relis douze fois ces deux phrases qui me laissent sans voix.

J’hésite quelques minutes avant de taper sur les touches O et K, puis sur la touche envoi.

« Affaire à suivre », comme le dit Lou…

 

À SUIVRE...

Sophie Rigal-Goulard

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